2026-09-05 · 6 min
Baba Yaga, la gardienne du seuil
Un frisson, un malaise, une représentation intuitive à la fois effrayante, étrange et dérangeante. Baba Yaga, figure archétypale et gardienne du seuil, nous invite à franchir une étape de notre voyage intérieur.
Par Gwendoline Pierre

La Baba Yaga c’est à elle que je pense ce matin. Ce matin de silence ou la maison est encore plongée dans le sommeil. Même sans la connaître véritablement, son nom évoque déjà quelque chose en chacune de nous. Un frisson, un malaise, une représentation intuitive à la fois effrayante, étrange et dérangeante. Entre attraction et répulsion, elle fait résonner les parois de notre être comme une histoire oubliée qui ne survivrait plus qu'à travers une impression fugace.
Dans les contes traditionnels slaves, elle est décrite comme une femme extrêmement âgée, maigre et osseuse, au nez démesurément long, aux dents de fer, parfois dotée d'une jambe osseuse (Baba Yaga Kostianaya Noga, « Baba Yaga à la jambe d'os »). Ses cheveux sont en désordre, son visage ridé et sauvage. Tout en elle évoque un être appartenant à un autre monde.
Pourtant, chacune de nous se la représente différemment. Aucune image de Baba Yaga n'est tout à fait semblable à une autre. Tantôt immense comme un ogre, tantôt fine comme la Mort elle-même ; avec une mâchoire de prédateur ou une bouche édentée ; avec des yeux de braise ou un regard vide comme l'hiver.
Car Baba Yaga se nourrit de notre propre histoire et du langage de notre inconscient pour se présenter à notre conscience. Elle emprunte les traits de nos ombres, de nos blessures, de nos peurs, mais aussi de nos ressources cachées et de notre courage. Chaque aspect de sa personnalité est porteur de sens. Chaque attribut est un symbole qui parle de notre évolution psychique, de nos conflits intérieurs, de nos contradictions et des étapes de notre transformation.
Plus qu'un personnage de conte, Baba Yaga est une figure archétypale. Elle incarne les forces profondes de l'inconscient qui nous confrontent à ce que nous refusons de voir, mais aussi à ce que nous sommes appelées à devenir. C'est précisément cette richesse symbolique qui fait d'elle une fascinante porte d'entrée vers l'exploration de la psyché humaine.
En psychologie analytique, et plus particulièrement dans l'œuvre de Carl Gustav Jung, Baba Yaga peut revêtir les traits de notre Ombre, cette partie de nous-mêmes que nous rejetons, craignons ou refusons de reconnaître. Elle surgit sous la forme de l'inconnu, de l'inacceptable ou de ce qui demeure enfoui dans les profondeurs de notre être.
Elle peut également être comprise comme une manifestation de l'archétype de la Grande Mère dans son versant sombre : la mère dévorante autant que nourricière, destructrice autant que protectrice. Mais elle est aussi la Vieille Sage, gardienne d'un savoir ancestral et détentrice d'une sagesse inaccessible à celles qui ne sont pas prêts à la recevoir.
Contrairement à la sorcière purement maléfique de nombreux contes occidentaux, Baba Yaga demeure fondamentalement ambivalente. Elle est capable de détruire comme d'aider, de condamner comme de guider. Cette ambiguïté est caractéristique des archétypes profonds, qui incarnent des forces psychiques plutôt que des personnages moraux.
Ainsi, lorsqu'elle apparaît dans notre vie psychique, Baba Yaga ne vient pas nécessairement nous menacer. Elle se présente souvent pour nous inviter à franchir une étape de notre voyage intérieur. Elle nous confronte à une épreuve, à un seuil qu'il nous appartient de traverser afin de poursuivre notre chemin.
Les travaux d'Arnold Van Gennep sur les rites de passage font écho à cette rencontre. La hutte de Baba Yaga, montée sur des pattes de poulet, est située à la frontière entre deux mondes : entre la civilisation et nature sauvage, entre le royaume des vivants et celui des morts, entre l'enfance et la maturité. Baba Yaga apparaît alors comme une véritable gardienne du seuil.
Ce seuil est celui que nous redoutons toutes de franchir. Il peut prendre le visage d'un traumatisme, d'un jugement, d'un deuil, d'une séparation ou d'une douleur profonde. Chaque passage exige de laisser quelque chose derrière soi : une ancienne identité, une croyance devenue obsolète, un schéma relationnel devenu trop étroit ou une définition de soi qui ne correspond plus à la personne que nous sommes en train de devenir.
Traverser le territoire de Baba Yaga, c'est accepter d'entrer dans la gueule de l'entre-deux-mondes. C'est consentir à l'incertitude et au dépouillement. C'est écouter ce qui subsiste lorsque tout a été remis en question. C'est apprendre à faire confiance à son instinct lorsque les repères habituels disparaissent.
Alors seulement devient-il possible de traverser l'épreuve, de grandir et de repartir transformée, portant avec soi le crâne de feu : cette lumière acquise au cœur de l'obscurité, fruit d'une confrontation courageuse avec les profondeurs de son propre inconscient.
Des autrices comme Clarissa Pinkola Estés ont réinterprété Baba Yaga comme l'expression de la femme sauvage, cette féminité primitive, instinctive et indépendante.
Elle est celle qui sait, mais qui ne distille son savoir qu'à celles qui le méritent. Celles qui se confrontent, qui s’ éprouvent et qui se pousse à grandir. Celles qui se battent pour leur autonomie et leur bien-être. Celles qui refuses les normes sociales imposées aux femmes lorsqu'elles les éloignent de leur nature profonde.
Loin de la figure patriarcale associée à la décrépitude ou à la marginalité, Baba Yaga apparaît comme l'égérie d'une révolution intérieure. Une force psychique puissante, un moteur d'évolution et de reconquête de soi.
Elle est une sorte d'enseignante exigeante, parfois même cruelle dans ses méthodes. À l'image de certaines épreuves initiatiques, elle nous pousse à la confrontation, à l'éveil de notre combativité, de notre unicité, de notre colère et de notre sagesse.
Baba Yaga appartient à la grande famille des figures mythiques, à l'image d'Hécate dans la mythologie grecque, de Cerridwen dans la tradition celtique, des Nornes de la mythologie nordique ou encore de certaines figures chamaniques sibériennes.
Toutes partagent des caractéristiques fondamentales : un lien avec le destin, avec les mondes invisibles et avec les cycles de vie, de mort et de renaissance. Toutes sont porteuses d'un savoir caché et d'un pouvoir de transformation.
Baba Yaga est l'incarnation archétypale de la frontière. Ni déesse, ni démon, ni mère ni sorcière, elle oblige quiconque la rencontre à traverser symboliquement la mort de son ancienne identité afin de renaître transformé.
Combien sommes-nous à chercher cette maison folle qui danse sur elle-même dans notre monde trop propre, trop ordonné, trop maîtrisé ?
Combien d'entre nous rêvent de cette liberté brute, de cette laideur assumée, de cette émancipation face à la pression constante d'être ce qu'une femme devrait être aux yeux du monde ?
Peut-être que la rencontre avec Baba Yaga n'est pas un événement exceptionnel. Peut-être survient-elle chaque fois que nous osons quitter ce qui nous est familier pour répondre à l'appel de notre propre vérité.
Alors, à quand la rencontre ?
Il est tôt , très tôt de mon côté ,pas un bruit encore mais cela ne durera pas . Je referme ce carnet numérique. Belle journée Mes lumineuses.
Références
- Carl Gustav Jung, Les Archétypes et l'Inconscient collectif
- Marie-Louise von Franz, L'Interprétation des contes de fées
- Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups
- Vladimir Propp, Les Racines historiques du conte merveilleux
- Arnold Van Gennep, Les Rites de passage
- Victor Turner, The Ritual Process
- Andreas Johns, Baba Yaga: The Ambiguous Mother and Witch of the Russian Folktale
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